Chercher:
Chercheur avancé
Chercher
  English
  Español
Français
  Italiano
  Português
HOME CHERCHER CONTACT
ACCÈS
RadioLacan.com
Lacan Quotidien
LC Express
LC Express
EFP
FAPOL
À l'École de la Cause freudienne. Une procédure pour la passe contemporaine
 
 

Rédigé par Catherine Lazarus-Matet

Le souffle de Lacan pour une psychanalyse vivante, pour saisir ce qu'il en est du désir du psychanalyste, a offert la possibilité de la passe comme contraire à toute forme de savoir institutionnalisé, et comme pivot de la politique de la psychanalyse d'orientation lacanienne.

Dispositif inventé par Lacan pour mettre à l'épreuve le moment clinique de la fin d'une analyse, la passe comporte deux versants : un événement qui marque, pour qui se présente à la passe, le fin de son analyse, et une procédure qui permet au passant d'en témoigner, de transmettre ce qui s'est passé pour lui. Cette procédure a connu en 2010, à l'initiative de Jacques-Alain Miller, quelques nouveautés formelles. Nées dans le fil des Journées de l'Ecole de l'année 2009, elles ont eu pour effet manifeste de donner un regain d'élan au dispositif lui-même et de renforcer le désir pour la passe, dans un moment où la doctrine de la passe a évolué de la passe-vérité à la passe sur le versant de la jouissance. Ces Journées, sur le thème « Comment on devient psychanalyste à l'orée du XXIe siècle » avaient donné lieu, dans l'enthousiasme, à de nombreuses contributions de collègues, jeunes et moins jeunes, où chacun s'est mis à l'épreuve de bien dire un point vif de son parcours analytique, et, dans cette dynamique, les nouveautés de la procédure ont été suivies d'un grand nombre de demandes de passe.

En quoi ont consisté ces nouveautés ? D'une part les deux cartels de la passe, qui jusque-là fonctionnaient séparément, ont fusionné en une Commission de la passe unique. Et d'autre part, cette commission a inclus le Secrétariat de la passe, réduit à une seule personne qui, en charge de la coordination de ce Secrétariat, reçoit donc toutes les demandes de passe et délivre au passant la conclusion de la Commission, tout en étant membre de la Commission, ce qui représente une expérience unique et d'une très grande richesse.

Ces modifications formelles ont produit un style de travail que le Secrétariat a voulu alerte, « fulgurant », comme a pu le dire un membre de la Commission, en phase avec la temporalité du passant, et aussi en phase avec la doctrine actuelle de la passe, son évolution, telle que Jacques-Alain Miller en a montré la voie dans son cours de 2011, et telle que sa présence au sein de la première Commission a permis d'en aiguiser l'approche.

La passe contemporaine, passe du sinthome, qui témoigne de ce qu'il y a de plus singulier chez le sujet, comporte un contraste singulier entre la durée des analyses – souvent vingt, trente ans-, et ce moment de hâte où le sujet peut transmettre ce qu'il est en tant que corps parlant, et comment il a avancé vers une démonstration du réel.[1] Le Secrétariat cherche à maintenir une forme d'urgence pour tous ceux qui sont été impliqués dans la procédure, et un style de travail vif au sein de la Commission. Il s'agit de maintenir dans la procédure ce temps de conviction que c'est le moment pour un analysant de se porter candidat à la passe. Il n'y a parfois pas de mot de la fin, mais une urgence liée à un temps de séparation d'avec l'Autre, d'inattendu à transmettre. Notons que Lacan n'aimait d'ailleurs pas beaucoup ce terme de candidat. Il se plaisait à le dire plutôt candide-a, renvoyant là davantage à la question de l'objet cause du désir qu'à un examen institutionnel.

Dès sa mise en place, les membres de la Commission, y compris ceux qui ont fait l'expérience antérieure des deux cartels de la passe, ont pu dire que ce mode d'une Commission unique était particulièrement satisfaisant. Pour diverses raisons : meilleure articulation avec le Secrétariat et, également, vue d'ensemble partagée par tous les membres de la Commission de tous les témoignages des passeurs, variété plus grande des questions et points de vue, discussions riches d'enseignement, réponse éclairée à donner aux passants par le secrétariat du fait de sa présence dans la Commission. L'expérience partagée par toute la Commission s'accordant toujours avec la nécessité que le jury se présente comme surpris, qu'il soit son propre trou dans le savoir, comme l'énonçait Jacques-Alain Miller dans son intervention « Est-ce passe ? »[2].

Ajoutons que les passeurs, quand ils sont reçus ensemble par la Commission, jouent le jeu de cette confrontation du produit de leurs entretiens respectifs avec les passants, ce qui introduit une dialectique entre eux très profitable à la Commission, et à eux-mêmes. C'est un choix, heureux, de les recevoir ensemble, mais pas une obligation. La vitalité de la passe s'est montrée également, dans cette période de renouveau, par de nombreuses désignations de passeurs par les AME, qui sont un rouage essentiel de la passe dans l'Ecole. Les passeurs, témoins, mais pas juges, comme l'indiquait Lacan qui dans son « Discours à l'EFP », illustrant sa conception de la passe comme formée sur le modèle du trait d'esprit, de la dritte Person.

Les passeurs transmettent la logique d'une cure et l'émergence du désir de l'analyste quand cela s'avère possible, désir corrélé à son envers, la solitude du sujet. La dernière version de la passe, dans la dimension de l'impossible et de l'incurable, s'éloigne ainsi de tout idéal. Et comme l'écrit Eric Laurent : « À rebours de ce que prétendent les psychanalystes herméneutes, on n'accède pas à une narration de soi-même, à un story-telling. (…) Le récit d'une analyse, c'est plutôt celui des tentatives toujours vaines de vouloir restaurer à leur place ces mots, qui ne sont finalement que restes, bribes, retombées, témoignant d'une rencontre toujours manquée. »[3] Tous les passants ne sont pas dans une passe conclusive qui s'approche de la passe la plus contemporaine. L'éclairage vient de la traversée du fantasme, d'un repérage de l'objet, d'un précieux travail, soutenu, de déchiffrage de l'inconscient, toujours enseignant. On constate des effets thérapeutiques, des effets sur la pratique, mais sans atteindre cette zone où la réduction de l'Autre livre un autre rapport à la langue, épuise l'imaginaire et cerne un rapport au signifiant plus en lien avec le réel. La jouissance se cerne alors, resserrée sur les équivoques de la langue, de la lettre, ou d'une trouvaille langagière créatrice d'un autre rapport à la jouissance. Certains passants en apprennent beaucoup à la Commission sur la façon dont ils « traitent » la part incurable de leur symptôme et pourront en témoigner en public.

Les membres de la Commission sont appelés, eux aussi, à transmettre le fruit de cette expérience, en diverses occasions des activités des Ecoles. Que celle-ci soit partagée renforce l'effort d'élaboration propre à chacun sur ce qu'est, en particulier, la fin de l'analyse aujourd'hui, sur ce qu'est la reconfiguration du mode de jouissance d'un sujet à l'issue de son parcours analytique.

Les restes symptomatiques dont Freud parlait, et qui lui faisait inviter les analystes à refaire une ou plutôt plusieurs tranches d'analyse, connaissent aujourd'hui un autre destin que celui de l'analyse sans fin. Ce que Jacques-Alain Miller a mis pour nous en avant, c'est l'extraction par Lacan, dans son dernier enseignement, dans le fil logique de la butée de la vérité menteuse, de la satisfaction de la fin de l'analyse, satisfaction de ne plus pâtir des restes symptomatiques. Ce fil a pu être entendu dans certains témoignages, celui qui noue les « restes symptomatiques » à la fin de l'analyse et les « restes transférentiels »[4]. C'est dans l'articulation, dans le nouage même, de ces deux dimensions du reste que semble se jouer le destin du désir de l'analyste dans notre contemporanéité.

J.-A. Miller a pu énoncer, à propos du fait que l'on ne peut, dans la passe, cacher la façon dont on interprète, la façon dont un passant donne consistance au témoignage, que la passe, c'est son interprétation par le passant. Il ajoutait que la passe, c'est aussi le jury auquel on s'adresse, c'est aussi son interprétation par le jury[5]. La passe contemporaine du sinthome suppose une attente de la part de la Commission, celle de la manière inédite dont un passant saura faire résonner le point de jouissance qu'il aura cerné. Attentive à tous les témoignages des passeurs, sans a priori, la Commission l'est nécessairement à ceux qui surmontent, atteignent, l'épreuve de dire ce qui n'est plus de l'ordre du sens commun, du savoir, vers une démonstration du réel. Cette boussole a orienté le travail de la Commission: débusquer le point de jouissance, souvent en embuscade. Le nœud de la passe, en ce point, se resserre, car cette jouissance, il faut la cerner, sans pouvoir toujours la nommer.

Certains passants nommés AE ont su transmettre via les passeurs le corps du temps de la fixation de jouissance, comment un événement de corps, de ce corps qui a consistance de jouissance, a modifié la prise antérieure de la jouissance sur le corps, ce qui fait écho à ce que J.-A. Miller a proposé avec l'outre-passe dans son cours de 2011, cette passe du temps de la solitude du sujet, du Yadl'Un où « il y a précisément la jouissance, la conjonction de Un et du corps, l'événement de corps »[6]. Ceci incluant « à la fois le ratage du rapport sexuel qui ne peut s'écrire et l'impossibilité de tout dire dans l'ordre du langage »[7]. C'est un versant majeur de l'enjeu de la passe actuelle pour la Commission.

La Commission vérifie combien la langue de chacun est une langue particulière qui inclut des équivoques chaque fois singulières, le phénomène étant d'autant plus net que l'on s'approche de la nomination paradoxale du sinthome.[8] Lacan avançait que Joyce-le-Symptôme est le nom de Joyce. Chaque sujet parle en fait sa propre langue, celle où il se débrouille, s'efforçant d'inventer une façon de faire entendre sa douleur singulière d'exister et les modalités selon lesquelles la rencontre manquée avec la jouissance s'est manifestée pour lui. Au travers de cet appareillage, il définit un nom propre – nom commun, soit un nom propre toujours complété de quelque chose d'éminemment paradoxal, pour ne pas fixer cette jouissance. Le nouveau dispositif de la Commission a montré depuis sa création sa capacité à accompagner cet effort d'invention.

L'AMP réunit dans l'Ecole-Une de nombreuses langues, et les candidats à la passe viennent de tous pays. La transmission des inventions équivoques est toujours transmissible dans la langue de chacun, comme les mots de la langue qui disent les effets d'un rapport nouveau à la jouissance ( ajustement, reconfiguration, arrachement, etc.). L'empire de l'équivoque, auquel touche la fin de l'analyse, se transmet : « La passe est entre les langues », et l'effort d'équivoque est « la grande découverte de ce que parler veut dire chez les humains »[9]. Cela s'accorde avec ce temps où l'on a franchi le mur du signifié, et ainsi que l'énonce J.-A. Miller : « Une fois réduite la question de l'Autre, ce dont il s'agit au-delà de la passe, c'est de la question de l'Un et elle se répercute dans ceci, et c'est, au fond, ce qui est le plus proche du critère qu'on y est dans l'outrepasse, c'est que le sujet se sait parler tout seul, c'est-à-dire se sait avoir réduit le délire par quoi il pensait communiquer avec l'Autre de la vérité ».

Les témoignages contemporains contribuent à approfondir et éclairer ce que veut dire cette question, non généralisable, du hors-sens. La Commission de la passe a la charge et la chance de faire vivre cette expérience et de la transmettre afin qu'elle garde toujours son statut de pari pour l'avenir de la psychanalyse.

Rédigé par Catherine Lazarus-Matet, décembre 2015

 
N O T E S
1- Le rapport de la Commission 2010-2011, qui a inauguré la nouvelle procédure, est paru en fascicule joint à la revue La cause du désir n° 83 (Rodolphe Adam, Miquel Bassols, Patricia Bosquin-Caroz, Serge Cottet, Catherine Lazarus-Matet (coordinatrice du Secrétariat de la passe), Eric Laurent, Jacques-Alain Miller, Pauline Prost et Bernard Seynhaeve) sert ici d'appui, sans citer chacun des contributeurs, pour transmettre les points forts dont la Commission a été enseignée par la passe contemporaine.
2- J.-A. Miller, « Est-ce passe ? », Revue La Cause freudienne n°75, Navarin, pp. 83-89.
3- E. Laurent, « L'Impossible nomination, ses semblants, son sinthome », La Cause freudienne n°77, pp.69-84, Navarin, 2011.
4- L'expression vient sous la plume de Freud dans le même texte « Analyse finie et infinie », à propos de l'Homme aux loups.
5- J.-A. Miller, « N'est-ce passe ? », op. cit.
6- J.-A. Miller, cours 2011, n°13, 18 mai 2011.
7- L. Naveau, « Passe », Scilicet, L'ordre symbolique au XXIème siècle, coll. Rue Huysmans, 2011, p. 259.
8- cf E. Laurent, « L'Impossible nomination, ses semblants, son sinthome », op.cit ; cf également « Soirée des AE sur la nomination », La cause freudienne n° 78, 2011, p.125.
9- E. Laurent, « La passe entre les langues ou Dire Babel », in Superbe est la langue, Quarto n° 99, revue de l'École de la Cause freudienne, juin 2011.
Version pour impression Version pour impression
Notes Notes

LES ÉCOLES
DE L'AMP >>
EBP ECF ELP EOL NEL NLS SLP